Blog d'Isabelle

Journal d'une Lausannoise en Asie, Australie et Amérique latine

Le Pavilon doré, le jardin de pierre, le village de temples, les kimonos et la pâte de haricots

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Tadashi est japonais, il a étudié le français et l’histoire dans une université bouddhique de Kyoto ; il sera notre guide ce samedi. Je lui ai demandé de nous faire découvrir le fameux Pavillon doré dont nous avons acheté la peinture à Tokyo. Tadashi va nous apprendre beaucoup sur l’histoire de la ville, ses coutumes et ses religions ; il vient d’être nommé guide officiel et en fait son métier plein temps tandis que Benoît le faisait occasionnellement, quelques jours par mois.
Les temples correspondaient autrefois au mairies actuelles, tout citoyen était rattaché à un temple de son quartier, ce qui explique leur multitude : Kyoto compte encore 1’600 temples aujourd’hui pour 1’500’000 habitants. Nous prenons le bus vers le nord-ouest, en direction de Kinkakuji (-ji signifiant ‘temple’), le Pavillon d’Or qui fut à l’origine, au quatorzième siècle, la villa de détente d’un shogun qui voulait montrer son pouvoir devant les chinois, avec lesquels il souhaitait entreprendre des relations de commerce. La splendeur de cette résidence en est le reflet. Le bois est tout d’abord recouvert de laque qui à l’époque était très coûteuse et c’est pour protéger la laque, qu’il le fit recouvrir de feuilles d’or sur les deux étages supérieurs qui se reflètent magnifiquement dans le lac.
   
Le jardin qui l’entoure est lui aussi d’une splendeur indescriptible et le ciel bleu dont nous jouissons ce matin ne fait que raviver les couleurs. A la mort du shogun, la villa fut transformée en temple et fut détruit malencontreusement en 1950, par un moine, un peu dérangé qui en voulant se supprimer a mis feu au magnifique édifice … le Phoenix qui trônait au sommet du toit, était signe de renaissance et les habitants de Kyoto ont tous donné de leur labeur pour reconstruire le temple à son image cinq années plus tard et on ne peut que les en remercier. Il y a toute une symbolique dans les éléments du temple et de son jardin ; par exemple, dans tout point d’eau on retrouve des grosses carpes, noires, blanches ou rouges mais aussi une cascade et on raconte que la carpe qui parvient à grimper la cascade se transforme en dragon. Le dragon représente la réussite, les carpes les humains et la cascade les difficultés que nous avons à franchir dans notre vie … A l’entrée du temple figurent inscrits les cinq commandements du règlement ; le cinquième est ‘du saké, tu n’abuseras pas’ ! Et ce n’est pas moi qui vais en abuser, son parfum est assez âcre à mon goût. Beaucoup de dames qui se promènent dans les rues ou les temples portent le kimono et Tadashi nous explique qu’il existe à Kyoto un ‘kimono passport’ qui procure à celle qui le porte un certain nombre de privilèges et d’avantages dans les musées, les temples, les restaurants, les magasins !

Si le Bouddhisme est né au cinquième siècle avant JC en Inde, il est arrivé au Japon seulement au sixième siècle après JC. De manière très simplifiée, on peut dire que Bouddha, né dans une famille riche, face à la pauvreté et à la souffrance autour de lui, a voulu aider son peuple en leur proposant une méthode, une école de vie qui vise à chasser le désir – la souffrance vient du désir de ce qu’on ne peut atteindre, sans ce désir la souffrance n’a plus de raison d’être ; puisons le bonheur en nous-même. Et dans le bouddhisme, on distingue deux courants : celui de la terre pure, celui de la prière, celui des aristocrates qui prient leur dieu pour être sauvés après la mort et celui de la méditation, celui des guerriers, le bouddhisme ‘zen’ de ceux qui ne pensent pas à la mort et qui méditent, ressourcent leur esprit ici sur la terre.

Le Shintoïsme trouve lui ses racines loin dans la préhistoire, comme une religion populaire animiste, croyant à la présence d’une âme aussi bien dans les humains, que dans les objets et dans tout élément de la nature et qui vénère les kamis, les divinités qui habitent toute chose, que ce soit le soleil, le vent, la foudre, le tremblement de terre … pour ainsi s’en protéger. Les prêtres shintos ont plus une fonction politique et sociale que la fonction sacrée qu’ont les moines bouddhistes. Il y aurait quelques huit millions de divinités shintoïstes.
Au Japon tous les sanctuaires sont shintos tandis que les temples sont bouddhiques mais tout japonais pratique l’une et l’autre des croyances qui selon eux se complètent ; le shintoïsme pour les baptêmes et les mariages et le bouddhisme pour les enterrements.
La fréquentation des temples, où l’on vient vénérer ses ancêtres, est ainsi estimée à 90% et pour ne pas réveiller nos morts, on frappe délicatement le gong avant de prier pour leur repos. A l’opposé, les fêtes célébrées dans un sanctuaire étant plus joyeuses, l’habitude est de sonner la grosse cloche de cuivre et de claquer dans les mains après avoir fait son offrande. Nous approfondissons ainsi avec Tadashi notre connaissance et compréhension du comportement des fidèles que nous observons dans chaque endroit sacré visité depuis une semaine maintenant.
 
En quittant cet endroit magique, il nous montre la montagne où le 16 août les gens de Kyoto ont coutume d’allumer des feux pour honorer les ancêtres, c’est un peu l’équivalent de notre fête de Toussaint. Les rues sont étroites ici au dessus de la ville et il semble que la conduite à gauche soit née justement de cette étroitesse, afin que les samouraïs qui portaient leur katana sur la hanche gauche, ne les cognent pas en se croisant.

La seconde étape sera le Temple Ryoanji mais tout d’abord il nous emmène vers un petit sanctuaire rouge – le rouge étant la couleur du shintoïsme, comme le soleil qui se lève ou se couche – avec un simple autel où déposer les offrandes. Les temples et les sanctuaires sont tous construits en bois, du cèdre ou du cyprès et les toits sont faits de grosses tuiles d’argile anthracite ou d’écorces de cyprès. Avant d’ériger un grand temple, ils construisent un sanctuaire pour demander aux dieux l’autorisation de construire à cet endroit et s’en assurer la protection. Le rite vaut encore à l’heure actuelle quand les japonais construisent leur maison de manière traditionnelle, il s’agit alors d’un petit autel qui souvent restera dans ou devant l’habitation. Et une fois pas mois environ, un moine vient y prier avec la famille ; il reçoit ainsi une aumône. Il y a encore beaucoup de moines qui exempts de taxes, vivent de ces dons et des diverses entrées que nous payons sur les sites – on a vu également que certains faisaient l’aumône dans la rue. Tadashi a étudié dans son université avec des candidats moines, ce qui le rend probablement tellement à l’aise avec toutes ces traditions religieuses.

Ryoanji est surtout connu pour son jardin sec où quinze rochers émergent d’une mer de sable blanc … on s’assied en face et on reste à observer, à méditer … sa pureté et sa simplicité sont l’émanation du bouddhisme zen. Tout ici encore est symbolique ; le sable représente l’eau, la rivière et les pierres représentent des tigres qui sautent pour traverser cette rivière – le tigre étant l’animal du bonheur en Chine, et le jardin zen s’inspire des mythes chinois. Nous avons beau tenter de compter les rochers, nous n’en trouvons pas quinze … tout comme chacun de nous a une part cachée, secrète, ici aussi certaines pierres sont cachées. Mais il y en a un nombre impair, toujours un nombre impair dans la mythologie car un nombre pair signifie la séparation possible en deux parts égales, la discorde et neuf est le chiffre impair par excellence.
    
Notre guide nous fait reprendre le bus, qui même s’il semble rempli peut toujours accueillir plus de monde … on se serre et on entasse ;-). La matinée se clôture en beauté avec la visite de Daitokuji, endroit moins touristique mais quel n’est pas notre étonnement devant ce village de temples ! C’est incroyable, ces rues où s’alignent temple sur temple ; il y en a une vingtaine mais cinq seulement sont ouverts au public. On y transmet l’enseignement du bouddhisme zen, la diffusion de la doctrine au décès de chaque fondateur d’école de vie. Aujourd’hui un mur d’enceinte délimite chaque bâtiment du complexe mais autrefois ce sont ces lanternes de pierre qui faisaient office de frontière entre les propriétés et cela facilitait la reconnaissance de son territoire en cas d’incendie, ce qui fut malheureusement très fréquent par le passé. Il y a dans ce village des trésors superbes et de magnifiques jardins datant du 15ième au 17ième siècle. Tadashi nous emmène dans son temple préféré, Kotoin et nous découvrons une jolie salle de méditation, sobre, face à la nature aux couleurs apaisantes … La méditation s’apprend à l’école dès la tendre enfance et il n’est pas rare que les japonais aillent seul, avec des amis ou la famille, méditer dans un endroit qui leur tient particulièrement à cœur. Serait-ce celui-ci pour notre guide, nous ne ferons que le supposer.

      
Chaque moine a son petit pavillon pour la cérémonie du thé et c’est au 16ième siècle que Senno Rikyu a ici dans ce village instauré cette coutume, qui fait ainsi partie prenante que la pratique religieuse. La pièce est petite, basse de plafond et le sol recouvert d’un tatami; on s’y tient courbé et assis. Les pièces étaient chauffées par du charbon de bois incandescent qui brûlait dans des vases de céramique – donc pas de cheminée dans les maisons traditionnelles japonaises. Le maître reçoit son client pour marquer leur amitié, en lui offrant du thé, toujours du thé vert au Japon, et en commençant par un thé léger pour aller vers un thé plus fort. La vraie cérémonie dure quatre heures et est accompagnées de confiseries, souvent en pâte de haricots, pour adoucir l’amertume du thé qui se corse. Ainsi s’explique la profusion de pâtisseries et confiseries de toutes sortes que l’on voit en ville.

  
Kyoto est connue pour sa quantité d’érables et ses jardins au sol de mousse. La terre y est argileuse et donc propice à la mousse car elle conserve l’humidité, ce qui permet de bien nourrir les arbres dont les érables et on dit qu’en échange, lors du soleil cuisant de l’été, c’est le feuillage des érables qui protègent la mousse ! Ne ferais-je pas moi aussi un jardin de mousse, on croirait un tapis de velours … et plus besoin de tondeuse ! Pour l’anecdote, j’avais trouvé très étrange d’observer une dame dans un jardin de Tokyo qui enlevait les herbes poussant au milieu de la mousse alors que nous pratiquons l’inverse chez nous.

Le moment du lunch est arrivé ; le Sarasa s’est installé dans des anciens bains publics … un bâtiment lui aussi resté authentique où les murs sont toujours recouverts des céramiques et où le mur de séparation hommes/femmes est encore visible. Les bains publics existent toujours et sont fréquentés surtout par des étudiants qui n’ont pas de salle d’eau dans leur chambre. Ils s’appellent sento alors que onsen est utilisé pour les bains avec une source naturelle d’eau chaude, comme à Tokyo. Le Sarasa propose des menus du jours sous forme de Bento, avec divers petits plats délicieux, tempura, haché en sauce soja avec tomates, légumes vinaigrés, riz, soupe miso … tout simple et très frais.
  
Nous verrons un sento encore actuel et une fabrique de tatamis – ils sont faits avec des herbes spéciales cultivées sur des îles proches de l’équateur – avant de nous diriger vers le quartier de Nishijin. C’est le quartier où sont fabriqués les kimonos, une spécialité reconnue dans tout le pays utilisant les techniques de tissage jacquard de France. Orinasu-kan, un petit musée expose quelques superbes kimonos ayant été portés pour des représentations au célèbre théâtre Noh et notre intérêt pour le sujet pousse le patron à nous faire visiter la salle de leur atelier de tissage traditionnel qui est en pleine activité ! C’est un vrai privilège et nous sommes impressionnés par ce travail manuel minutieux, où les canettes de fils de soie colorée et or jonglent dans les mains de ces artisans pour créer des bandes de tissu aux détails fabuleux. Dans une autre salle sont exposés des modèles d’imprimés que des clientes viennent choisir pour la confection de leur prochaine tenue élégante de sortie. Un monde que l’on ne pouvait imaginer, encore tellement réel … et faisant penser à un autre temps. Il faut neuf mille petits cocons de soie pour confectionner un seul kimono. A l’issue de la visite la dame pour offre le thé avec une pâtisserie … dans un joli petit salon.
Tadashi nous presse pour que nous soyons à l’heure au Nishijin Textile Center pour le défilé de kimonos en nature … leur défilé de mode habituel et là nous voyons à l’œuvre une personne préparant les cartes perforées pour une machine de tissage jacquard, de la broderie de surface et du travail pointilleux de collage de fines feuilles d’or.
         


Nous – surtout Yves qui n’est guère passionné par ce genre de toilettes – avons bien mérité une petite récompense ; le guide nous emmène dans un salon de thé où le confiseur façonne devant nos yeux des fleurs et des verdures en pâtes de haricots blancs ou rouges, selon la coutume. Nous les savourons avec respect, accompagnés du traditionnel thé vert servi pour les tea time japonais ; un thé opaque et un peu pâteux, préparé avec de la poudre de feuilles de thé vert écrasées. Cela demanderait une petite habitude pour s’y faire, nous préférons le thé vert grillé et son parfum fumé. Les japonais consomment principalement cinq variétés de thé vert.

 


Pour le repas du soir, nous retrouvons Adam, un professeur polonais rencontré hier à l’université, accompagné de sa copine, japonaise de Osaka et d’un autre collègue de Hong-Kong. Le restaurant qu’ils nous font découvrir, O Mo Ya, allie la cuisine asiatique et française, autour d’un menu orienté poisson. La maison est une ancienne bâtisse en bois, où l’on se déchausse à l’entrée, marchant sur des tatamis ou des planchers. Le repas est excellent, la discussion animée et joyeuse, comme de amis qui se retrouveraient et raconteraient leurs expériences récentes ou leurs derniers voyages. Adam est au Japon depuis une douzaine d’années et il raconte les grands moments de doutes, de peurs, de questionnements qui ont suivi la catastrophe de l’année dernière et l’afflux de la population qui s’éloignait du centre du séisme. Les trains étaient remplis de mamans avec leurs enfants et lui-même a accueilli chez lui plusieurs compatriotes qui ne sont jamais retourné vers le nord. La pression était grande de la part des familles qui en Europe n’avaient pas les mêmes informations que sur place …
Nous nous quittons avec l’espoir de nous revoir prochainement, lors de leur voyage en fin d’année vers la Malaisie et très probablement Singapour.

2 réflexions sur “Le Pavilon doré, le jardin de pierre, le village de temples, les kimonos et la pâte de haricots

  1. Toujours aussi formidable ton blog.Félicitations et mille fois merci : tu me fais revivre en mieux des découvertes de 1980 aux mêmes endroits et avec souvent les mêmes thèmes dans des contextes de modernité différents.Bonne continuation à tous les deux.Nous pensons bien à vous…de Waha.
    Myriam & Nestor

  2. Toujours aussi formidable ton blog. Félicitations et mille fois merci : tu me fais revivre en mieux des découvertes de 1980 aux mêmes endroits et avec souvent les mêmes thèmes dans des contextes de modernité différents. Bonne continuation à tous les deux. Nous pensons bien à vous…de Waha. Myriam & Nestor

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