Blog d'Isabelle

Journal d'une Lausannoise en Asie, Australie et Amérique latine

Les îles de Naoshima et Teshima

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La première destination de notre escapade vers la mer intérieure de Seto, sera l’île de Naoshima. Et sur cette petite île de seulement un peu plus de 3400 habitants, ce ne sont ni temples ni sanctuaires que nous venons visiter mais des espaces destinés à l’art contemporain. Ce grand projet est né de la rencontre des objectifs pourtant différents de deux hommes ; tout d’abord le maire, qui après avoir connu pour son île une économie prospère avec l’industrie du raffinage et ensuite la désertion des villages fin des années huitante, cherche à redonner une attraction à son île. D’autre part, le fondateur de Benesse Corporation, une entreprise spécialisée dans l’édition et dans la formation par correspondance, cherche lui, un lieu où pouvoir organiser des camps de vacances pour enfants. Fukutake est un universitaire promu de Waseda, mécène de l’art suite à la réussite incroyable de son business autour de l’éducation privée. C’est donc à Naoshima que naît le projet commun et ils choisissent l’architecte japonais Tadao Andō pour dessiner ce qui apportera à cette île une renommée mondiale pour les amateurs d’art contemporain.

Nous tombons sous le charme de l’endroit ; y arriver n’est pas tout simple (métro, shinkansen, trains, ferry, shuttle … il a fallu jongler avec les horaires) – j’ai passé plusieurs heures à organiser tous ces déplacements, aidée cependant par les renseignements de mon amie Maude, qui est d’ailleurs à l’origine de cette visite. Cela m’étonne un peu de ne pas avoir vu mentionnées ces îles dans mes guides touristiques et d’ailleurs les visiteurs que nous croiserons durant ces deux jours sont en grande majorité des francophones ou anglophones occidentaux.

Le Musée Chichū ( chi, signifiant terre et chū, intérieur ) est enfui dans une colline ; il est créé en 2004 par Tadao Andō, dont on reconnaît dans ses ouvrages, la pureté du béton brut, la géométrie des espaces, la lumière naturelle avec laquelle il joue partout. Ainsi le bâtiment lui-même peut être considéré comme une œuvre d’art – une œuvre d’art que nous ne pouvons pas photographier et que l’on visite en chaussons et dans le silence. C’est la qualité des expositions qui est mise en valeur et non la quantité – nous visitons trois salles, chacune dédiée à un seul artiste.

Ainsi nous nous retrouvons d’abord seuls tous les deux, avec Monet dans une grande salle, au centre d’un étang de Nymphéas (je tiens à noter d’ailleurs que Monet est notre impressionniste préféré). Avec James Turrel et son Open Sky, nous vivons une expérience unique dans un cube lumineux où j’ai l’impression de perdre pied, de flotter dans de l’ouate, de ne discerner ni sol, ni murs tangibles – bref une aventure indescriptible avec mes mots. L’œuvre de Walter De Maria consiste en une énorme sphère de granite, posée en évidence dans une salle qui fut construite autour de l’objet – le silence, le décor, le reflet de la lumière sur le marbre, la majestuosité de l’œuvre donnent l’impression d’être entrés dans une cathédrale !

Le Musée Lee Ufan, Tadao Andō l’a dessiné pour rendre hommage à son ami Lee Ufan, un artiste, architecte, philosophe d’origine coréenne, qui vit et enseigne au Japon. Ici aussi, nous vivons presque sous-terre, dans un environnement de béton, avec seulement quelques œuvres de l’artiste. Les deux hommes ont collaboré pour concevoir et dessiner ce bâtiment auquel les visiteurs accèdent par un long corridor. Trois salles baignent dans une atmosphère tout d’abord plongée dans la lumière et la couleur, la seconde dans la pénombre tandis que la troisième salle, pure et blanche, incite à la méditation.

Et nous ne sommes pas au bout de nos découvertes et de nos surprises ; un troisième musée, appelé Benesse House, est une intégration d’un musée, de restaurants, d’œuvres d’art et d’un hôtel. Et c’est ici que j’ai réservé une chambre – dormir dans un espace dessiné par Tadao Andō … la cerise sur le gâteau ! Niki de Saint Phalle est mise à l’honneur dans les jardins de l’hôtel et la sculpture de Yayoi Kusama – une courge géante, jaune à points noirs – trône bien en évidence sur la plage. L’art est partout autour de nous, c’est magique ; cette Benesse House a vu le jour en 1992 et la salle ovale est ma partie préférée. Nous la découvrons en soirée, avec des éclairages fabuleux – l’eau et le ciel ne semblent faire qu’un, tout comme la nature et l’architecture.

Ce projet ambitieux se répand toujours, il s’est étendu à l’île de Teshima, celle de Inujima et d’autres encore. Et tous les trois ans, s’y déroule la Triennale de Setouchi, au cours de laquelle des artistes viennent sur place réaliser des œuvres, des performances – certaines éphémères. La prochaine édition aura lieu en 2016 et au vu de l’épaisseur du catalogue des années précédentes, on peut imaginer la foule qui s’y déplace pour admirer à l’ouvrage quantité d’artistes.

Sur cette île de Naoshima, et avant de prendre un petit bateau pour rejoindre Teshima, nous parcourons le village de Honmura où sept maisons anciennes inoccupées ont été reconverties par des artistes qui ont laissé s’épanouir leur imagination. Tadao Andō peut être considéré comme le « roi » de Naoshima et c’est en 2013 qu’un musée est ouvert, dédié à cet architecte contemporain, sans doute le plus célèbre du Japon (c’était lors de la deuxième triennale de Setouchi). Il a lui-même dessiné cette maison à l’aspect extérieur traditionnel et où l’intérieur traduit son amour des lignes pures, de béton brut. Il est né en 1941 à Osaka – où l’Eglise de la Lumière vaudrait une visite – dans un quartier populaire et il s’est formé à l’architecture en autodidacte, en pratiquant à côté une carrière de boxeur professionnel. C’est à lui que Tokyo doit le centre commercial tout à fait original de Omotesando Hills (que j’ai visité l’an dernier, découvrant ainsi cet architecte), le centre 21_21 Design Sight (également parcouru en 2014 avec une exposition sur le riz) et la fameuse SkyTree qui surplombe toutes les autres tours de la capitale. On rapporte qu’il était un enfant solitaire et qu’il admirait Le Corbusier, dont il a pu visiter certaines créations lors de voyages en Europe.

J’aime les îles, leur proximité de l’eau, la sensation de vivre un moment éloigné du reste du monde trépidant et à cela s’ajoute ici une nature superbe. Ces îles sont très vallonnées, très vertes mais dans cette verdure, des buissons fleuris apportent des touches couleur fuchsia tellement belles. Sur Teshima, nous verrons également des rizières en terrasse (petit souvenir d’Ubud, en version réduite), des champs d’oliviers, des orangers et des citronniers ainsi que des cerisiers en fleurs bien évidemment ! Les gens travaillent dans la campagne, autour de leurs maisons ou des temples – c’est toujours impeccablement propre partout – et ils sourient, nous saluent ; sans langage parlé commun, on sent un accueil spontané.

L’œuvre magistrale à Teshima est un Open Air Museum, dessiné par l’artiste Rei Naito et l’architecte Ryue Nishizawa, ce dernier du bureau Sanaa qui a dessiné le Learning Center de Lausanne. Il n’y a aucun doute pour nous, que ce musée fut l’inspiration reprise pour le centre de l’EPFL. Ici le bâtiment lui-même ressemble à un énorme coquillage fermé, en béton clair, sans aucun support intérieur (la surface d’un demi-terrain de football et une hauteur maximale de 4.5 mètres), avec deux ouvertures ovales vers le ciel, laissant ainsi pénétrer la brise, la lumière, le murmure de la nature. Y pénétrer nous donne à nouveau une impression de ressentir, non seulement avec les yeux, une réelle émotion. Le sol est parsemé de mini-orifices d’où émergent aléatoirement et donc par surprise pour nous qui nous y baladons en chaussons, des gouttes d’eau qui vont soit décider de très vite rentrer sous terre, soit poursuivre leur voyage sur le sol, aller se joindre à d’autres mini-serpents d’eau et ainsi créer sous nos yeux un spectacle vivant, magique, silencieux, inspirant (ici non plus pas de photo ni de vidéo mais vous en trouverez sur Internet). Un lunch rapide dans le café qui lui aussi est construit selon un modèle semblable – on s’y sent très bien. Et voici donc 24 heures d’une découverte superbe, extraordinaire, grandiose !

 

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